Je reconnus Vénus et ses feux redoutables
Lille
Suzanne
« Un gin tonic s’il vous plait.»Benjamin me tend le verre qu’il vient gracieusement de m’offrir. Je lui sers mon plus beau sourire de fille qui a déjà bu plus que de raison, tandis que Julie, a ses côtés, resserre son étreinte autour de sa taille et darde son regard dans le mien avec l’air pincé d’une fille amoureuse prête à en venir aux mains si l’on ose toucher à ce qu’elle croit lui être dû . Ne t’inquiète pas va, il a bien longtemps que j’ai compris… Et de toute façon je ne pourrais pas te faire ça… Je les laisse à leurs affaires et pars rejoindre les autres à une des tables du bar. Le mot d’ordre est donné ce soir : laisser Benjamin et Julie seuls autant que possible. Pour que les choses se fassent « naturellement »… Et elle a sorti le grand jeu entre ses talons hauts, son décolleté subtil laissant deviner juste ce qu’il faut, et son fameux jean qui lui fait des fesses d’enfer. Je dois reconnaître que cela fait son petit effet.
« Alors ma Suzie, on a un peu forcé sur la boisson !" me lance Marc, avec la finesse qui le caractérise.»
Je déteste que l’on m’appelle Suzie. Moi, c’est Suzanne. Il n’y a pas plus bête que ce surnom. Suzie la fermière. Je ne lui réponds pas et m’enfonce dans la banquette rouge extraordinairement moelleuse pour un café. Du coin de l’œil, sirotant mon gin tonic, j’observe Benjamin et Julie, toujours au bar. Elle lui lance des sourires plus blancs que blancs et rit à toutes ses blagues. Vous n’avez jamais remarqué la façon qu’ont certaines filles de séduire les garçons ? Lui dit des choses qui sont les trois quarts du temps absolument lamentables, mais Elle renverse quand même la tête en arrière et rit à gorge déployée, puis pose sa main sur son avant bras en Lui disant « oh tu es tellement drôle ». Ce geste précis, de placer ainsi la main sur l’autre est le symbole absolu de la possession. Une manière de dire ‘tu m’appartiens déjà, tu ne m’échapperas plus. Tu es mien." Ces filles ressemblent alors à d’horribles mantes religieuse dissimulées sous nombre d’atours. Benjamin et Julie disparaissent de mon champ de vision, sans doute l’a-t-elle entraîné sur la piste de danse. Je ferme les yeux et m’abandonne à une douce ivresse. Je sens l’alcool circuler dans mon sang, monter jusqu’à mon cœur et mon cerveau, déclenchant dans ce dernier des réactions synaptiques qui diminuent ma capacité de jugement… Benjamin… Si seulement Julie s’était tue, je n’en serais pas là… Mais non, Suzanne la gentille copine à qui l’on parle facilement, de tout et de rien, allez hop on va lui raconter nos histoires de cœurs…
Attendez. Stop. Garder l’esprit clair. Retour en arrière.
Quand est ce que je l’ai rencontré déjà ? A la BU ? A un zinzin ? Ah non, ça y est je sais : dans un café tout simplement. C’était il y a presque un an je crois. Un ami commun que j’avais rencontré par hasard nous avait présentés. Il semblait pédant, prétentieux, sûr de lui, méprisant bref en un mot exécrable. Je l’ai détesté au premier regard. Il avait une façon de m’observer avec un air narquois et supérieur que je ne supportais pas. Puis, je l’ai revu d’autres fois, à l’occasion de même genre de soirées qu’aujourd’hui, entre amis ; on danse on boit et on parle surtout, car l’alcool délie les langues, c’est bien connu. Une « jeunesse dorée » qui se retrouve le week-end pour « brûler sa vie par les deux bouts ». Et j’ai parlé à Benjamin, discuté avec lui des soirées entières, appris à le connaître doucement (c’est qu’il ne se laisse pas atteindre facilement, le bougre, derrière sa montagne d’arrogance) et peu à peu, mon antipathie des débuts s’est mue en une franche sympathie, puis en amour. Pourtant j’ai toujours cru que ce genre de choses nous tombait sur le coin du nez, qu’on rencontrait quelqu’un un jour et qu’on se disait « oui c’est lui », comme une évidence. J’ai toujours cru au coup de foudre ; pour moi c’était la seule façon d’aimer. J’ai toujours cru que l’amour n’était pas un sentiment diffus qui grandissait petit à petit, mais quelque chose de fort, violent, imprévu et brusque. Cela s’était passé ainsi avec Pierre, avec les conséquences douloureuses que cela avait eu. Mais tout est différent avec Benjamin. J’aurais peut-être pu le séduire si Julie n’était pas arrivée un matin la bouche en cœur en me disant « je suis amoureuse de Benjamin ». J’aurais dû m’en douter pourtant, leur amitié était trop propre pour être honnête. Depuis, c’est elle qui tente de le séduire et moi qui la conseille, dans mon rôle d’amie parfaite. Voilà pourquoi je me retrouve maintenant à noyer ces conneries dans l’alcool. Pitoyable, non ? Mais c’est Samedi soir, il faut bien en profiter.
Je me lève avec la ferme intention de prendre un autre gin tonic. Accoudée au bar, attendant la serveuse, je sens un souffle chaud légèrement alcoolisé près de mon oreille « Tu viens danser ? » Je me retourne. Grand, très brun, des yeux marrons rieurs. Inconnu au bataillon. Tant mieux. Avec un sourire espiègle je lui réponds : « C’est Samedi soir.»
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