Notion élémentaire de désenchevêtrement de l'âme
Dijon
Sylvia
Mes yeux tracent leur habituel chemin invisible sur l'image de mon corps qu'Il me renvoie, d'abord en suivant les contours de mon Moi extérieur Qu'est-ce que tu vois ? Toi mon deuxième Moi, celui qui n'est pas tout à fait Moi, qui n'est qu'une partie de Moi je ne suis pas qu'un corps, puis bientôt ils trouvent ce à quoi ils s'attendaient, l'intériorité de mon extérieur, le fil bleu de ma Chair, qui dessine le long de mon corps une route étrange, inquiétante, comme le symbole d'une langue inconnue. Ils la suivent, remontent le long des jambes ; sur le ventre retrouvent la forme familière d'une cicatrice jamais disparue. Entre la hanche et le nombril, descendant en direction de mon sexe, la marque d'une lame, maigre sacrifice sur l'autel de la douleur ; elle ondule comme un serpent monstrueux, un serpent à trois têtes.Puis mon regard glisse à nouveau sur la peau qui laisse entrevoir tous ces trésors de mécanique humaine, il passe sur la poitrine aux tétons glonflés du désir de se découvrir, les bras un peu trop longs à l'allure fragile. Puis le menton. Mon coeur bat plus fort. Je connais mon corps, mais mon visage n'est encore que cet inconnu croisé si souvent qu'il est devenu familier sans que j'en connaisse les caractéristiques. Le teint est clair et fatigué, les lèvres charnues, le nez racé mais discret. Je sens mes mains devenir moites. Le fil noir qui relie mon regard au Miroir est à nouveau là, et il frissonne de ce qu'il va toucher. Je voudrais fermer les yeux, oh pas longtemps, juste assez pour ne pas y arriver si vite. J'ai peur d'en découvrir trop, trop tôt.
Eye-contact. Déjà, enfin. Palpitations. Mes yeux ont un éclat de métal, à la fois noirs et verts et bleus, ils brillent comme un acier trop poli. Je tremble jusqu'aux cils ; et les larmes qui montent semblent être les guides d'une exploration intérieure. Elles lavent le vernis qui empêchait que l'on voie à travers les fenêtres grandes ouvertes de l'âme. Mes pupilles se fondent dans leur reflet, tourbillonnent et plongent en elles-mêmes. Elles ne sont plus que puits sans fond dans lequel je me noie, danse excitante et affolante qui m'emmène au plus profond. Et ma vie semble défiler dedans mes yeux. Madrid, Mama, mes deux soeurs. Le soleil et le vent. Un homme qui parle espagnol avec l'accent français, celui que j'appelais padre. Et une jeune fille rousse qui me sourit, mon reflet. Comment ça fait, déjà, de sourire ? Puis son départ, les cris et les pleurs. Premier abandon. Puis Lui... Je ne veux pas me rappeler, reste enfoui, ne ressors pas, pas maintenant. Deuxième abandon. Et le début de la fin, images en vrac, le corps qui maigrit dangereusement, la découverte du sang, l'alcool, le sexe, la France, la drogue. F. Mélange de couleurs, le violet des dancefloors, l'ambre du whisky, le blanc de la ... Tout tourne à l'intérieur de Moi, tourbillon coloré et violent. Mes yeux sont le théâtre d'un champ de bataille. Chair et Esprit se disputent l'exclusivité, et j'ai mal, et l'Esprit me fait mal, la Mémoire me bouscule plus violemment encore que la Peau ne l'avait fait. Tout tourne, valse et tourbillonne, comment détacher mon regard perdu en lui-même ? Et cet éclat métallique qui danse dans Moi est beau, profondément beau et douloureux, épine plantée jusqu'au coeur. Et les larmes brouillent un peu plus la spirale infernale des couleurs de ma vie, bientôt elles sont torrent sur mes joues frissonnantes, et le monde tourne, puisque je tourne et que je suis le monde, l'expérience des arbres immortels est ancrée quelque part au fond de moi, à côté du savoir de la terre et de la sagesse des rochers. Le monde est Moi et je me découvre, je découvre le monde, et je pleure des larmes qui ne veulent rien dire. Je sens presque le sang couler violemment dans mes veines apparentes, éjecté par le coeur qui palpite à s'en décrocher. Le fil noir, il faut couper le fil noir, lien hyper-tendu entre mes quatre yeux qui se mêlent, deux réels, deux reflets du réel. Où sont les vrais ? Lesquels ne sont qu'illusion ? Le métal en fusion d'eux est lave de volcan. Plus qu'à attendre l'éruption. Où sont passées mes paupières, n'ont-elles pas fondu sous l'effet de la chaleur ? Le fil noir, couper le fil...
Noir. Le rideau est tombé, le calme est revenu. Je sens sur ma joue la fraîcheur des larmes qui coulent encore. Mon coeur reprend peu à peu son rythme normal.
J'ai aperçu mon Ame, et elle n'est que métal bouillonnant.
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