Peur du temps qui court
Dijon
Jed
Je suis sorti. Plus d’hôpital maintenant. Ils m’ont convoqué la semaine prochaine, pour une consultation chez le neurologue. Pour l’instant, je me réveille, me désassoupis. Il faut se tenir debout et marcher, reprendre le chemin de la vie. Le bus m’a déposé place Darcy. Ces immenses bottes de plastique sous l’arc de triomphe. Immondes. Mais il faut marcher. Oui marcher. Marcher jusqu’à chez Jonathan et sonner. C’est aussi simple que ça. J’ai déjà fait ce trajet cent fois. Je descends la route pavée. Passe devant le kébab et ses odeurs grillées, je repense à cette montagne colorée. Ce ballet de couleurs et d’odeurs. Je ne peux plus attendre. Je dois marcher. Vite. L’herbe verte de la place Darcy vers laquelle je jette un dernier coup d’œil. Persistance rétinienne. Je commence à descendre la rue de la Liberté. Le trottoir est parfait, jointures fines sans accroc. Je pense à Jon. Tout est lisse et rose. Eclat de peau qui me revient. Je descends la rue encore. De l’autre côté de la rue, devant la banque, un homme est adossé au mur. Il consulte sa montre. Jette des regards inquiets. Il est blond, le cheveu court. J’accélère le pas. Plus bas, devant un magasin de chaussures, juste avant l’angle avec les grandes galeries, un poteau, planté au milieu du trottoir, élancé vers le ciel. Attaché à celui-ci, une roue de vélo, seule. Mais où est le reste ? Le cadre, le guidon ont disparu, laissant derrière eux comme une fragrance de passé. Je m’arrête un instant, les yeux fixés sur ce naufragé du trottoir. Il me prend comme une envie de retrouver le propriétaire, de le serrer dans mes bras, de lui expliquer que ce n’est pas si grave. Et puis je pense à cette roue, qui doit se sentir bien seule. Ariane m’a dit qu’elle me rejoindrait plus tard. Pour l’instant, continuer. Simplement continuer d’avancer. Le petit bonhomme est vert ; il semble marcher vers le petit bonhomme rouge qui pour le moment se cache, à attendre. Bientôt, il se rallumera, laissant le petit vert tout seul. Je continue de longer les galeries. Foule autour de moi. Vieille dame qui attend son bus, penchée sur sa cane, qui maugréé en silence. Je pense à Michelle. Plus loin, accoudé sur un rebord, un jeune, chaîne en or, le torse bombé, parle à une fille qui ne semble même pas l’écouter. Il ne remarque pas. Il ne remarque pas qu’il est seul. Seul à parler, seul à se faire mousser. Seul à se croire beau. J’avance, passe devant la parfumerie. Là, me prend aux narines une odeur que j’avais presque oubliée, celle des draps après que ma Desdémone y fut passé, une cerise-cannelle fraîche sous le soleil qui réchauffe mes traits. Je sors mon portable, m’arrête un instant. Compose le numéro de Jon. Il ne répond pas. J’ai envie de rentrer dans cette profondeur, noire clarté, pour replonger vers mon passé. Non. Continuer. En face, le photographe. Je pense à tous ces portraits tirés. Glacés sur pellicule. Passé inscrit, ineffaçable. Mais froid et rayé par les ans. Me dépêcher. Jon m’attend sûrement. Je passe devant le chapelier, l’arrêt de bus devant lequel des dizaines de personnes attendent, pressées, le coup de frein bruyant du monstre métallique, qui, avec un peu de chance pourrait même écraser une de ces petites vieilles. Je resserre mes doigts sur ma valise, frêle emballage de carton qui contient maintenant presque toute ma vie. Je remonte la rue des Godrans maintenant, passe devant un bureau de tabac, une agence d’intérim. Tous ces gens aux visages désespérés que j’ai pu en voir sortir. J’essaye de ne plus y penser. Je remonte encore la rue, de l’autre côté, un restaurant canadien, vide aujourd’hui. Le soleil a poussé les gens vers les parcs, les rues inondées de lumière, les terrasses des cafés. Encore un petit bar, un peu miteux. Quand je regarde par la vitrine, un petit vieux, le visage rougi et couperosé m’inspecte un instant, puis retourne son regard vide vers son verre à moitié plein. J’accélère le pas. Et déjà, je suis devant chez Jonathan. Les sonnettes. Les noms à moitiés effacés. Celui de Jon n’a pas résisté. Ne reste qu’une tâche noirâtre. Comme si le temps t’avait effacé de ma vie. Pourtant tu es présent. Bien présent. Je sonne. Re-sonne. Fais sonner ton portable. Il ne répond pas. Devant moi passe un jeune qui tente vainement de larguer sa copine au téléphone. Il se repend en confusions, coule de mauvaise foi, est déchirant d’idiotie. Je repense à Jon. Pourquoi diable ne répond-il pas ? Je ne trouve pas de réponse. De l’autre côté du trottoir, une petite fille se prend les pieds dans la chaîne de son vélo et s’étale à terre. Lentement, je m’assois sur les marches ; repose ma tête lourde encore au creux de mes bras ; et pleure de tout mon saoul.
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