La Bête, aveugle et muette, a cessé de crier et de se regarder
Dijon
Julian
Je ne me reconnais plus. Je suis comme un nouveau Julian. Comme si le Dionysos avait secrété sur moi une chrysalide d’or d’où je sors semblable à un papillon, d’une âme-larve infecte devenue esprit-lépidoptère aux couleurs irisées. Je souris, je regarde les gens, je les écoute, je leur parle. Mes ailes diaprées aux battements diaphanes multicolores vont et viennent entre les tables du bar, je tourbillonne. Me reconnaissez vous ? Où est le dieu des glaces, le dépressif angoissé ? Il a cédé sa place à un Julian altruiste et épanoui, un Julian-soleil. Terrassés les vertiges, vidées les angoisses ! Cette poche pleine d’ego, de liquide saumâtre dégoût mépris haine je l’ai crevée en plein cœur, et mon Cœur rongé par les amours nocives achève sa lente guérison. Ce sentiment nimbé, cette douce latence, d’une tranquillité toujours en action. Courir, servir, ranger, nettoyer, servir, courir, ranger, servir, nettoyer, courir…Je n’ai pas le temps de penser. Le Miroir me boude chaque matin et chaque soir, de ne plus se mirer en moi. Déjà il sait que mes jours sont comptés dans le temple du sommeil, et que bientôt nous nous séparerons à jamais. Cette armure d’amour-propre que je m’étais forgée, t’en souviens-tu Miroir ? Pour lutter contre l’angoisse que tu instillais ; je l’ai perdue. Mais mon costume aujourd’hui ne ment pas. Je suis garçon de café, pantalon noir, chemise blanche. Je sais ce que je suis.
Il est tard. Le jet d’eau de la plonge heurte les verres un à un sous mon contrôle, tandis que défile devant mes yeux fatigués la lente procession du souvenir des clients d’aujourd’hui. Un carnaval de peaux, de bouches, d’yeux et de nez, d’oreilles et de cheveux, de mentons et de joues, de cous et d’épaules, de formes et de tailles, de voix et d’odeurs. Les gens. Les Autres. Je les regarde et le « je » s’efface.
Nous ?
Vous.
J’apprends à être là pour vous, à vous aimer.
Aimer. C’est ça qu’il y a dans tes yeux Louis. Dans ce bleu marine sans pic ni corail, ce velouté plein de calme. Quelques remous d’amour pour les autres.
La Bête solitaire s’est échouée parmi les autres Créatures, et le contact a crevé ses yeux et arraché sa langue sanguinolente. Ainsi la Bête aveugle et muette ne peut plus crier ni se regarder. Alors elle se met à écouter les autres Créatures. Sous le crépuscule qui envahit la plage, on pouvait voir au coin du feu, un homme dont les orbites suintaient des glaviots rougeâtres, un filet de sang coulant de sa bouche hagarde entrouverte d’où s’échappait un râle. Autour de lui les crabes aux multiples formes, tailles et couleurs, claquaient de leurs pinces et bavaient frénétiquement. L’homme-Bête écoutait, désemparé, ce concert dysharmonique s’orchestrer dans son champ auditif. Un sourire de perplexité émue frappait son visage fatigué.
Il était si difficile de sourire. Je le savais. Maintenant je dois enseigner la technique à ceux qui l’ont perdue. On peut sourire à nouveau, le savez-vous ? Malgré l’horreur noire et folle qui palpite en nous. La chaleur des Autres réchauffe l’Iceberg endormi.
Jack est toujours assis au bar. Il n’y a plus personne. Son regard triste plonge dans les tréfonds d’un verre vide, lorgnon d’un monde qu’il s’est recréé. Et dans cet unique œil valide, je ressens une profonde amertume, une tristesse enfouie qui me surprend comme une houle glacée. Mon cœur se met à battre plus fort et voilà que je ressens cette tristesse, que je deviens cette tristesse.
Car c’est cela, mon pouvoir. Je suis le Dieu-Cœur, celui qui ressent ce que vous ressentez et devient ce que vous êtes.
L’Empathie. Tout ça me revient.
J’allume mon ordinateur et lance MSN. Il est connecté. Je ne me demande pas pourquoi. Plus maintenant.
Julian : Bonsoir Nathan.
N : J’ai quelque chose pour toi.
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