Echappé belle
Dijon
Julian
Une adresse mail. efta@hotmail.com. Rien de plus. Et la personne à qui elle appartient demeure mystérieusement déconnectée. De toute façon, au vu de la recrudescence des clients au Dionysos, je n’ai plus une minute à moi. Aujourd’hui le bar est presque bondé, ça parle et ça crie en tout sens. Ce jeune gars à la peau mate et à l’accent des banlieues, au téléphone, contribue à lui tout seul à élever de plusieurs décibels le niveau sonore ambiant. « … Mais non, la vérité, c’est gratuit les parc-mètres au centre ville entre midi et deux, la vérité vas y ramène toi putain ! Allez mec, la tête de ma mère, c’est gratuit j’te dis, vas y putain abuse pas mec, ramène toi, c’est gratuit entre midi et deux, putain abuse pas vas y merde mec quoi t’es un mongole j’te dis que c’est gratuit putain ! Sale pédé vas y me laisse pas tout seul ! »
Et puis il raccroche, et paraît stupide tout à coup comme ça, seul avec sa bière, silencieux. Est-ce qu’au fond de lui il se regarde, rétrospectivement, et contemple la bêtise de la scène à laquelle il vient de nous exposer ?
efta@hotmail.com… Où m’emmènes tu encore, Nathan ? Qui se cache derrière cette adresse ? Peut être bien qu’il s’agit d’un de ces -
« Julian, traîne pas, y a des clients qui attendent là-bas… »
Louis a l’air un peu déboussolé, il n’a jamais vu le Dionysos aussi rempli. Je me rends compte qu’il me regarde étrangement.
« Quoi ? dis-je.
- Rien, laisse tomber. »
Je me dirige vers le fond du bar, non loin des quatre valets de carte, pour servir une bande de jeunes qui ricanent bruyamment.
« Bonjour, je lance avec entrain, par un mimétisme mécanique sans doute, qu’est-ce que je vous sers ? »
Ils se mettent à pouffer en m’ignorant royalement.
« Ok, dis-je en tournant les talons devant cette scène pathétique. »
Une vieille femme décharnée m’agrippe le bras, comme une crécelle, elle plante ses serres maigres et fortes dans ma peau, et ses yeux vifs dans les miens.
« Dites moi jeune homme, il y a quoi dans votre sang ?
- Pardon ? dis-je, interloqué.
- Votre sang, il vient d’où ? Vous n’êtes pas complètement français vous, hein ?
- Un quart français, un quart indien, un quart grec, un quart italien. Comment vous sentez ça ?
- Eh bien ! Vous en avez vous, des origines ! Moi je suis très physionomiste, j’aime étudier les traits des gens, vous êtes vraiment bien fait…
- Merci, c’est gentil.
- Je suis sérieuse, vos traits sont admirablement sculptés, presque parfaits. Vous avez une petite amie ?
- Non madame, je suis célibataire.
- Bah, allez, pas de madame entre nous, tu peux m’appeler Géraldine… C’est quoi ton prénom à toi ?
- Je… je m’appelle Julian, dis-je, intimidé, tandis que Géraldine passe d’un geste rapide une langue furtive sur le bout de ses lèvres.
- Eh bien Julian, ça te dirait qu’on sorte un soir, toi et moi, rien que tous les deux ?… »
Là ç’en est trop, elle commence à me faire flipper, cette vieille bonne femme, avec son air de harpie. Je n’aime pas la façon dont ses yeux convoitent mon torse et mes épaules, dont elle se délecte en pensée de mon corps juvénile et frais. Heureusement, Louis vient me tirer d’affaire.
« Allez Julian, ne reste pas planté là à ne rien faire, au boulot ! »
J’échappe aux serres de Géraldine, dont les ongles au verni rouge vif s’enfonçaient peu à peu dans ma peau.
Echappé belle.
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