Le premier des quatre ruisseaux de sang
Julian

Calcutta, 1961
Shanti traversa l’avenue en direction de Dakshineshvar, là où Kali sa sœur dormait assise sur une fleur de lotus d’argent. Shanti se mit à courir et manqua de se faire renverser par une Citroën DS rutilante. La voiture pila net, et John, craignant d’avoir heurté la demoiselle indienne, sortit de la voiture pour s’assurer qu’elle allait bien.
« How are you ? s’enquit-il. Did I hurt you ?
- No, you didn’t, I’m fine, thank you, assura fébrilement Shanti sans oser le regarder. »
Il était grand, blond-roux et bien fait. Un bel anglais au charme tout occidental. Cependant rien n’égalait la splendeur hâlée de Shanti, son corps de déesse et ses yeux merveilleux. A travers elle, c’était comme si la déesse Kali avait trouvé l’enveloppe charnelle propice à sa réincarnation.
« Tu écris quoi, gamin ? »
Géraldine se penche derrière mon épaule pour espionner mon travail, mais je ferme la page Word avant qu’elle n’aie pu en lire un mot. La vieille femme aux cheveux roux a des airs de putain, avec le fard épais qui alourdit ses paupières, un rouge à lèvre trop sensuel et ce décolleté indécent pour une personne de son âge.
« Laisse-le tranquille, ordonne Louis en sortant de la cabine, sans même la regarder. »
La vieille femme lui lance un regard noir ; je me demande s’ils n’ont pas été amants, par le passé. Ne sachant pas quoi répondre, Géraldine tire une bouffée sur sa cigarette longue et m’en souffle la fumée en plein visage.
Le Dionysos est désert aujourd’hui, contraste avec la journée d’hier qui nous a épuisé, et je profite de ce répit pour écrire un peu. La vieille succube m’a donné une idée en m’interpellant sur mes origines. Je veux remonter à la source de mon sang, là où se mêlent les quatre ruisseaux. Retrouver Shanti Mahogany, ma grand-mère paternelle, et retracer son périple. Sa rencontre avec Robert de Saint-Loup, mon grand-père, et la naissance de leurs trois enfants. Je vais réinventer mon histoire.
Les beaux jours sont là, enfin. Le temps est radieux. Un astre lion rayonnant sur le paravent d’azur. Et ce sourire de bonheur me colle au visage depuis quelques jours, je ne sais pas ce qui m’arrive. Ce soir, je descends les escaliers de l’immeuble pour déposer, dans la boîte aux lettres de mon propriétaire, une lettre lui apprenant mon déménagement d’ici la fin du mois. Puis, sur mon ordinateur, je parcours les petites annonces pour trouver un nouvel appartement, moins cher et si possible un peu plus grand. Si je n’en trouve pas, je demanderai à Mathieu de m’héberger quelques jours. Ma nouvelle vie, peu à peu, s’organise.