Le deuxième ruisseau de sang
Julian

Paris, 1957
6 Juillet. Ce jour sera le plus chaud de l’été. La sécheresse est portée à son paroxysme de terreur. Dans deux jours cependant, les températures diminueront et le temps s’humidifiera un peu partout. Cela, Robert de Saint-Loup l’ignorait. Il descendit de chez lui pour s’immerger dans la chaleur oppressante de l’extérieur, et celle-ci le submergea. On vantait dans tout le quartier la beauté du jeune Robert, son air noble imprimé dans le masque figé d’un visage rigide et hautain, et la valeur de son sang celtique traduite par la blondeur d’or de ses cheveux. Robert était fort distingué ; tout dans son apparat et dans son attitude transpirait le luxe et l’ascendance d’une aristocratie déchue. Le soleil brûlait haut dans le ciel, et Robert dû plisser ses yeux sous une main pour le regarder. L’astre s’incrusta aussitôt dans sa rétine et l’obligea à baisser la tête. Un dieu ne tolère pas qu’on le regarde dans les yeux.
« Pourtant, songea Robert, ne suis-je pas un dieu, moi aussi ? ».
Louis replie l’ordinateur sans prévenir. Mon Esprit brutalement se dépose dans mon Corps. C’était comme si je me trouvais à Paris, en 1957… Je me sentais être là-bas.
Mais Louis a brisé la connexion mentale.
« J’ai besoin d’aide Julian, il commence à y avoir du monde qui arrive. »
Je range rapidement l’ordinateur portable et me dirige vers les nouveaux arrivants, mon calepin en main. En règle générale, j’essaye de noter les commandes de tête, mais quand il faut en retenir dix d’un coup, mieux vaut ne pas faire confiance à ma mémoire.
Tandis que la bande de jeunes m’annonce ses choix, que je griffonne en hâte, mon Esprit se reprend à vagabonder. J’ai hâte de m’attaquer aux deux derniers ruisseaux de sang, cette fois mes grands-parents maternels. Ce ne sont encore que des esquisses, mais j’espère bien faire progresser les quatre histoires simultanément par la suite.
De retour derrière le comptoir pour préparer les commandes, je mets mon Esprit en stand-by, car n’ayant pas encore l’expérience du Louis, je ne peux pas travailler et penser convenablement à la fois. Une femme corpulente, d’environ quarante cinq ou cinquante ans, avec de grosses lunettes et de gros doigts potelés qui, frénétiquement, s’enfonce dans un paquet de petits œufs en chocolats, qu’elle dépiaute un à un pour les engloutir dans sa bouche trop bavarde, n’arrête pas de me déconcentrer.
« Non mais vous vous rendez comptes ? 135 euro d’amende, qu’ils m’ont mis ! Tout ça parce que je dépassais à peine sur la ligne ! J’ai eu beau leur expliquer que c’était pas ma faute, mais qu’à cause de mon diabète, j’ai été obligée de m’arrêter pour souffler, je commençais à faire une crise, mais non, ils ont rien voulu savoir. Déjà une fois j’étais allée poster une lettre à la Sécu, garée cinq minutes là où il fallait pas, ils m’ont collé 11 euro, bon là j’avais rien dit, mais 135, c’est autre chose quand même, je leur ai dit, je payerai pas, c’était soit ça soit je rentrais dans une voiture, et puis dépasser un peu c’est pas la fin du monde. Mon fils bosse à la police, il m’a expliqué, c’est une question de quota, ils doivent en mettre un certain nombre chaque mois. Eh oui, c’est ça la police aujourd’hui. Ah bah croyez moi dans deux semaines je vais pas voter pour l’autre ordure, j’ai pas envie d’un pays où les flics sont partout et pas là pour nous protéger… »
Je la laisse parler toute seule et prend la plateau sous ma main. Les verres tintent et tremblent un peu, je les regarde balancer avec appréhension. Louis me dit que l’équilibre s’apprend vite, mais j’ai quand même toujours peur de tout faire tomber sur un client au moindre mouvement maladroit. Dès lors, le chemin du comptoir jusqu’à la table (forcément tout au fond du Dionysos, comme par hasard) semble se déployer sur des kilomètres. Plus que cinq mètres, quatre, attention, le type se lève sans prévenir à ma gauche, il faut virer de bord, encore trois mètres, deux, plus qu’un (pourquoi est-il si long ?), et enfin, me voilà arrivé. Les dix jeunes gens me regardent expirer bruyamment comme au sortir d’une épreuve d’apnée, et certains rient un peu.
Qu’importe, rien ne saurait altérer en moi la fierté d’avoir réussi.