Le quatrième et dernier ruisseau de sang
Julian

Ce son… Succinct et inattendu. Mes paupières s’ouvrent sur le réel. Quelle heure est-il ? Un peu plus de onze heure. J’ai dormi tard ce matin, sans doute avais-je besoin de récupérer un peu de sommeil après deux semaines de travail intensif au Dionysos. Louis l’a bien senti, et ce jour de congé, que j’ai d’abord refusé, me semble tout compte fait bien appréciable. Le nouveau contact vient de se connecter. Mes yeux me piquent encore un peu tandis que je pianote sur le clavier.
Lundi 9 Avril 2007, rapport de la discussion avec l’EFTA (efta@hotmail.com ; pseudo : l’EFTA).
Julian : Bonjour
L : Salut. Tu t'appelles Julian maintenant ?
Qu’est-ce que ça veut dire ?
Julian : Heu oui... et toi, l'efta alors? ça vient d'où ça?
L : Si tu ne le devines pas, c'est que ça ne te regarde pas.
L’agressivité glacée du contact me givre le bout du doigts, que je retire vivement, par réflexe, du clavier. Je ne comprends pas.
L : Pourquoi tu mets Julian en pseudo ?
Julian : ...
L : Comme tu veux.
Que voulait-il que je réponde ? Quel est le problème avec mon prénom ?
Je me lève du lit pour aller me préparer un café. Julian en caleçon, baillant, le visage reposé sous des cheveux en bataille, passe en coup de vent devant le Miroir.
Gagner du temps. Je ne veux pas que ce soit moi qui continue la conversation, il faut que ce soit lui. Mais en revenant devant l’ordinateur, assis sur mon lit, une tasse de café à la main et des gâteaux pur beurre dans l’autre, je constate que le mystérieux contact – est-ce une fille, un garçon ? quel âge a-t-il (elle) ? où vit-il (elle) ? je ne saurais le dire – n’a rien ajouté.
A moi de changer de stratégie.
Julian : Tu connais Nathan alors.
L : Nathan ? Quel Nathan ? en_nathan_danslapluie@hotmail.fr ?
Julian : Il y a un autre Nathan ?
L : Georges ?
Julian : Je ne comprends pas...
L : Où as-tu eu mon adresse ?
Julian : Tu le sais très bien.
L : Je commence justement à en douter... C'est Nathan qui te l'a donnée ?
Julian : Oui
L : Je vois...
Julian : Qui es tu ?
L : Hé hé... Désolé, je dois y aller.
Julian : Bien. A la prochaine.
L’Efta s’est déconnecté. Je reste perplexe devant mon ordinateur, sans bouger, pendant quelques instants. A quoi joues-tu, Nathan ?
J’ouvre une page Word pour étaler noir sur blanc la dernière idée, parvenue à maturation.
Athènes, 1959
Courir. Milo avait déjà atteint le voilier et détachait les cordes d’amarrages. Le vent soufflait fort cette nuit là. Lysandre sentait le bois du ponton craquer sous ses pieds nus et les échardes se planter dans sa peau. Arrivé au bord de l’eau, l’élan de sa course lui permit de se propulser en avant pour retomber à bord du bateau qui, déjà, s’éloignait. Il leur fallait quitter le port au plus vite, quitter la Grèce sans attendre. Milo, une main crispée sur le gouvernail, lui adressa un regard grave. On entendait, depuis la terre ferme, des cris s’élever dans l’obscurité. Lysandre, passant une main dans les boucles brunes qui coulaient nonchalamment sur sa nuque, réprima un sourire satisfait.
Ils s’en étaient sortis.