Hors d'elle

Publié le par Déneb

Bantigny

Suzanne

« Mais Mange !
- Arrête Manou je ne fais que ça ! »
Ma grand mère me ressert d’autorité une part de tarte au sucre et je contemple, désespérée, les centaines de kilocalories qui me regardent d’un air narquois dans ma petite assiette en grès. Et je sens les petits monstres de capitons logés dans mes cuisses saliver à la perspective de toute cette graisse qu’ils vont pouvoir garder sournoisement en réserve, pour la plus grande joie de mon miroir. Puis une voix dans ma tête me susurre, perfide : « de toute façon tu en as déjà mangé deux parts, alors une de plus ou une de moins… ». La culpabilité s’efface alors pour laisser place au plaisir du dimanche après-midi, et le sourire qui illumine le visage de Manou en me voyant attaquer sa tarte achève de balayer en moi toute mauvaise conscience. En bonne grand mère qu’elle est, Manou est une cuisinière hors pair qui seule sait faire la tarte au sucre comme je les aime, fondante et craquante, à la pâte épaisse et au goût légèrement caramélisé. Elle seule sait faire les pommes de terre sautées en forme d’astéroïdes et les chapeaux chinois au gruyère. Mais à vrai dire, Manou n’a rien d’une grand mère ordinaire. Sur le buffet et le guéridon, pas de napperons en dentelle ni de vieilleries-nids à poussières, mais des petites fioles en verre remplies de terre et de sable ramenées de tous les pays qu’elle a visités. Sur les murs crème, pas de photos en bataille de son unique petite fille mais une reproduction du Nu bleu II de Matisse, son tableau préféré. Sa maison ne sent pas le rance mais l’air frais de la campagne qui rentre toute voile dehors par les fenêtres ouvertes. Et Manou, 80 ans l’année prochaine, en parait 65, dans ses petits ensembles colorés. Alors oui, son visage s’est creusé de rides ces dernières années, mais dans ses yeux verts vit toujours l’éclat de malice de la jeune fille qu’elle a été. Et son petit nez retroussé continue de friser quand elle ment pour m’embêter.
« Alors dis moi Suzanne, ça va comment à l’école ? »
D’accord, ça ressemble à une phrase typique de grand-mère, mais après tout je n’ai jamais dit que Manou n’en était pas une, j’ai juste dit qu’elle n’était pas ordinaire.
« Mon concours commence dans deux semaines et j’aurais tout fini le 31 avril.
- C’est le concours de quoi déjà ?
- L’ENS Manou.
- Ah oui… »
Nul doute qu’elle ne sait pas ce qu’est l’ENS mais elle ne l’avouera pas et je n’ai pas l’intention de lui expliquer. Toutes ces histoires de prépas, de concours, de pression, de programmes à réviser, de grandes écoles et tout le reste m’ennuient et j’ai hâte d’en avoir terminé. Pour pouvoir passer à autre chose, commencer une vraie vie, pas une vie tronquée par des études lourdes et inintéressantes le plus souvent.
« Et l’année prochaine tu vas à l’ENS alors ?
- Non, en fac d’histoire.
- D’ailleurs tu pourrais revenir à la maison, comme tu auras moins d’heures qu’en prépa… »
Voilà, sans crier gare, ma mère vient de rompre son sacro-saint silence du dimanche après-midi. D’ordinaire, comme un rituel immuable, elle s’assoit à la table ronde de Manou, ouvre la Voix du Nord et ne pipe mot. Au bout d’une heure, elle déclare qu il est temps de s’en aller. Mais aujourd’hui, non, elle a posé son journal, a sorti cette phrase et me regarde, attendant ma réponse. Elle sait pourtant où cela va nous mener… Est ce de ma faute si elle s’est retrouvée seule à m’élever ? Je n’ai rien demandé, je ne lui dois rien. Non. Ses yeux sont toujours posés sur moi, conquérants, déjà sûrs de leur victoire, et je sens le mince filet noir de la colère se propager depuis mon cœur dans toutes mes veines, elle fourmille en milliers de vers noirâtres jusqu’à mes yeux qui se durcissent, jusqu’à mes doigts qui se replient en deux poings crispés. Elle n’a jamais supporté que je quitte la maison, que j’ai des amis, des amants, elle qui reste inlassablement seule dans sa grande maison vide, remâchant sans cesse son fiel contre mon père, contre les hommes, contre le genre humain. Non, je ne serai pas comme toi Maman. Non. Je ne te laisserai pas m’empêcher d’être sous prétexte que tu n’es plus qu’une ombre en déliquescence.
« Allons bon Cécile, ta fille est assez grande pour se débrouiller toute seule, elle n’a plus l’âge de vivre chez « maman ».»
Sophie, la sagesse. De sa voix douce et profonde, Manou a calmé les vers noirs ; il regagnent leur place initiale, mes poings se desserrent et mes yeux s’apaisent.
« C’est juste que ça coûterait moins cher voilà tout » dit la reine-mère du bon sens sortant son va-tout de l’argent quand ça l’arrange. Cependant, elle sait déjà qu’elle a perdu cette fois ci. Elle a le regard fuyant et son corps semble soudainement voûté.
« De toute façon, je vais travailler, j’ai postulé pour donner des cours particuliers et j ai été prise, je commence en mai là, pour les révisions du bac. Et si ça marche bien, ils me reprendront l’année prochaine. »
Ma mère hausse les épaules d’un air de dédain mais je sais qu’au fond d’elle même, elle a compris que je m’échappais, que je prenais vie hors d’elle.

 

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Publié dans [Suzanne]

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D
Merci =)<br /> la tarte au sucre du Nord, y a que ca de vrai :-p<br /> et non Alsciau, Suzanne ne va pas donner des cours en même temps que la prépa, elle va commencer en Mai, c est à dire après les écrits de l'ENS, dans la période où elle ne va plus vraiment en cours puisqu'elle est censée preparer l'oral. Elle passe l'ENS lyon (celle qui etait à Cachan avant, enfin la section littéraire vu que les scientifiques y sont tjrs), en Lettres et Sciences Humaines donc, spécialité Histoire-Géographie. voilà ^^ 
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A
Moi j'en veux, Sargas '_' Envoie moi ça par la poste :D J'adooore la tarte au sucre !Bref sinon bah ui le fragment est vraiment chouette, très bien écrit :) Et cette Manou, elle a l'air chouette ^^ Mais quand même, même pas une toute petite photo de sa petite fille ?Et Suzanne a du mérite de donner des cours en plus de la prépa :) C'est quelle ENS qu'elle veut tenter ?
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A
C'est cool j'aime bien moi, bon, style, class et tout! Et puis t'explore bien le filon famille.
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S
Jolie frag où l'on sent du vécu!!!Pour la tarte au sucre, pareil qu'Alti.On a envie d'avoir un bout de cette tarte (et tant pis pour la ligne de nos corps de rêves lol). Du coup moi, je vais chez ma maman pour qu'elle m'en fasse une!! Qui en veut???
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A
Preum's.Suzanne se révele doucement... Un style toujours aussi bon, ça me fait penser à du Antarès, mais comme on le disait sur msn avec Déneb, y a un peu des autres dans ce fragment, un peu de Julian, de Jed et de Sylvia sans doute. Mais ça reste quand même très personnel et original, la saveur des tartes au sucre de Manou (hmmm mon estomac te hait, Déneb...), le rapport des 3 femmes, des 3 générations, et les vers noirs de la colère... Un régal.
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